Focus sur … les objets de la religieuse
L’utilisation d’objets caractérise les moniales et rend compte de leur mode de vie, de leur dévotion ou de leur statut. Ces différents attributs permettent parfois l’identification de la figure représentée, ce qui est particulièrement vrai pour les religieuses saintes médiévales qui disposent d’attributs spécifiques.
La crosse et l’anneau, symboles de l’autorité abbatiale
La crosse est une marque distinctive de la dignité abbatiale. Elle est commune aux abbés, aux abbesses et aux évêques. Symbole du Bon Pasteur, elle indique la juridiction maternelle de l’abbesse sur son monastère. L’abbesse porte la crosse car elle a la charge des âmes des religieuses de sa communauté. Elle doit les diriger, les conseiller, les secourir matériellement et spirituellement. La crosse désigne l’abbesse comme la tête de la communauté. C’est un objet d’autorité. Les abbés et abbesses peuvent accrocher à la crosse un voile, partant du bouton, car ils n'ont pas l'usage des gants dans la liturgie. Ce voile sert à tenir la crosse pour éviter de la toucher avec des mains moites.
Les crosses se transmettent d’abbesses à abbesses et appartiennent à l’abbaye. Elles sont fabriquées dans des matériaux précieux, comme l’or, l’argent, le bronze doré, le cristal de roche, les pierres précieuses, les émaux. La crosse est remise à l’abbesse lors de la bénédiction abbatiale. Marie des Anges Suireau refuse de se servir de la « grosse crosse d’or de Maubuisson, qui est parfaitement belle, ni même des deux d’argent mais elle s’en fit faire une de bois » pour sa bénédiction abbatiale en signe d’humilité et de modestie[1].
L’anneau abbatial marque le sceau de l’alliance entre le Christ, dont l’abbesse tient la place, et la petite Église qu’est la communauté. Il est une marque sensible de la dignité abbatiale. Il est aussi remis à l’abbesse au cours de la bénédiction abbatiale. L’anneau abbatial ne doit comporter qu’une seule pierre, sans brillants. Ornement plus discret que la crosse, il est porté au quotidien par l’abbesse et est le signe visible de son autorité dans le monastère. Le fait de porter un anneau abbatial est un rite qui apparait au Pontifical romano-germanique vers le milieu du Xe siècle[2].
Chaque moniale bénédictine et cistercienne reçoit à sa profession un anneau qui est le signe de son union mystique à Jésus Christ. Les religieuses sont ainsi les épouses de Dieu. Une simple moniale peut donc apparaitre sur une image avec l’anneau au doigt, il s’agit alors de l’anneau de profession. C’est aussi un objet de pouvoir puisque c’est son mariage mystique avec le Christ qui lui confère, aux yeux de la société de son temps, une supériorité de grâce sur les femmes laïques. Religieuses et supérieures sont enterrées avec leur anneau.
La croix pectorale est un insigne de la dignité abbatiale. Elle se porte suspendue autour du cou par un ruban. Généralement en métal précieux, elle peut être assortie à l’anneau pastoral. Certaines réformatrices austères préfèrent utiliser une croix de bois. Elle n’est cependant pas remise lors de la bénédiction abbatiale. Le choix de porter ou non une croix pectorale est laissé à l’appréciation de l’abbesse[3].
Sceau et armoiries, objets identificateurs
Les armoiries comprennent l'ensemble de la panoplie formée par les armes, qui désignent le sujet, et ses ornements extérieurs éventuels, qui le qualifient suivant son titre, sa charge ou sa dignité. Pour les abbesses, il s’agit de la crosse, assortie ou non du velum, et du chapelet. L’écu des abbesses est souvent en losange, symbole de virginité, ou en ovale, forme répandue au XVIIIe siècle[4]. Le blason de l’abbesse peut être peint sur son portrait ou orner un tableau dont elle est la donatrice.
On peut définir le sceau comme « l’empreinte obtenue sur un support par l'apposition d'une matrice présentant des signes propres à une autorité ou à une personne physique ou morale en vue de témoigner de la volonté d'intervention du sigillant »[5]. Le sceau permet de sceller des documents, de les authentifier, de ratifier toutes les décisions de l’abbesse, que ce soit des documents internes à l’abbaye ou externes comme des contrats et des transactions. Le sceau est aussi « l'imago du sigillant, c'est à dire son image personnelle, celle à qui il transmet son auctoritas, celle qui juridiquement le représente et le prolonge, l'emblématise et le symbolise »[6]. Le sceau sert de signature et signifie le consentement de l’abbesse qui exerce ainsi ses prérogatives et son autorité.
Crucifix et chapelet, objets de dévotion privilégiés
Un crucifix est une croix supportant une statuette de Jésus-Christ dans la posture de la Crucifixion[7]. Historiquement, la représentation du corps du Christ a évolué. Au XVIIe et XVIIIe siècles, une différence est introduite dans la représentation des bras du Christ. Dans un souci de réalisme, les artistes ont représenté le Sauveur avec les bras largement ouverts. Il s’agit des Christ dits « catholiques ». A l’inverse, d’autres crucifix présentent les bras du Christ pratiquement à la verticale, les rapprochant du centre de la croix. Ce sont des Christ dits « jansénistes » car ces derniers soutiennent que le Christ n’est pas mort pour tous les hommes mais pour un petit nombre d’élus. Cependant, si cette terminologie est souvent employée pour décrire les crucifix, il serait abusif de considérer que tous les crucifix correspondant à cette iconographie ont été réalisés par des jansénistes[8].
Un chapelet est un objet de dévotion constitué de perles enfilées en collier sur un cordon. Le chapelet est utilisé pour compter les prières récitées d'une manière répétitive en égrenant les grains. Chaque dizaine consiste à réciter dix Ave Maria suivi d’un Pater Noster. Un Gloria Patri est récité à la fin d’une dizaine et le Credosur la croix. Trois chapelets d’oraisons dits successivement constituent un « rosaire ». Le fidèle récite quinze dizaines pour méditer sur les quinze mystères, joyeux, douloureux et glorieux, de la vie de Jésus Christ. La dévotion du rosaire est déjà en usage chez les cisterciens depuis le XIIe siècle et s'est développée au XIIIe siècle sous l'influence des dominicains. Selon la tradition, c'est saint Dominique de Guzmán, le fondateur de l'ordre, qui reçoit le rosaire des mains de la Vierge Marie[9].
[1]- Anne-Marie DE FLECHELLES DE BREGY, en religion Sœur Sainte-Eustochie, Modèle de foi et de patience dans toutes les traverses de la vie et dans les grandes persécutions, ou vie de la mère Marie des Anges Suireau abbesse de Maubuisson et de Port-Royal, Aux dépens de la compagnie, 1754, p. 120.
[2]- Henri LECLERCQ, « Anneau », dans Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, Paris, 1907, Tome 1, colonnes 2187-2188.
[3]- L’abbesse d’Avenay Marie-Eléonore Brulart de Sillery refuse de porter une croix pectorale par modestie. Monasticon benedictum, t. IV, A. (f. lat. 12661, folio 126), Bibliothèque nationale de France.
[4]- Bruno Bernhard HEIM (trad. Bruno Bernard HEIM, préf. Donald Lindsay GALBREATH), Coutumes et Droit Héraldiques de l'Église [« Wappenbrauch un Wappenrecht in der Kirche »], Paris, Beauchesne, 1949, « Les armoiries des abbesses et des religieux laïcs », p. 143.
[5]- CONSEIL INTERNATIONAL DES ARCHIVES, Comité international de sigillographie, Vocabulaire international de la sigillographie ; recommandations pour l'établissement de notices descriptives de sceaux [sous la dir. de Stefania RICCI et Robert-Henri BAUTIER], Rome, 1990, (Pubblicazioni degli archivi di Stato, Sussidi, 3).
[6]- Michel PASTOUREAU, Les sceaux, Turnout, Brepols, 1981.
[7]- Sur le crucifix : Marie-Christine SEPIERE, L’image d’un Dieu souffrant. Aux origines du crucifix, Paris, Edition du Cerf, 1994.
[8]- Base Info-Muse, Société des musées québécois.
[9]- Sur le chapelet et la tradition des « prières comptées » en Occident depuis le Moyen-Age : Philippe MALGOUYRES, Au fil des perles, la prière comptée : chapelets et couronnes de prières dans l'Occident chrétien, Paris, Somegy, Editions d’Art, 2017.